Une vie à penser le droit: portrait du professeur Mario Naccarato
17 août 2026
«Je pense tout le temps.»
Derrière la simplicité de cette confidence du professeur Mario Naccarato se révèle l'une des grandes constantes de son parcours: une pensée toujours en mouvement, nourrie par une curiosité intellectuelle insatiable et par une volonté profonde de comprendre le droit dans toute sa complexité.
Quand le droit devient conviction
Né à Montréal de parents immigrants italiens, il choisit le droit dès l'adolescence, animé par une profonde sensibilité aux injustices qui l'entourent. Diplômé en droit de l'Université de Sherbrooke, il amorce sa carrière en pratique privée à Montréal, où il ouvre son propre cabinet. Il s'y spécialise en litige civil et développe rapidement une expertise reconnue en procédures extraordinaires et conservatoires, notamment en matière d'ordonnances d'injonction et de saisies avant jugement, afin de protéger les créanciers victimes de fraude. Tout semble alors le destiner à poursuivre dans cette voie. Pourtant, après dix ans, il prend une décision que peu auraient osé: tout recommencer. Ou presque.
«Ça m'avait manqué, sans m'en rendre compte», confie-t-il aujourd'hui en évoquant ce retour aux études qui changera le cours de sa carrière. La pratique ne suffit plus à satisfaire ce besoin d'approfondir, de questionner et de comprendre le droit qui ne l'a jamais quitté. Cette quête le conduit à entreprendre une maîtrise en droit privé à l'Université Laval sous la direction du professeur Maurice Tancelin, dont la rigueur intellectuelle et la manière de penser le droit marqueront durablement la sienne.
Son mémoire, consacré à la légalité de la fiducie de protection d'actifs en droit québécois, pose les fondements d'une réflexion qui trouvera un écho près de trente ans plus tard dans les affaires Soltron Financial Services c. Gestetner (SDL Gestetner Family Trust) et OLM International Inc. c. Roy, où la Cour supérieure du Québec reprend les conclusions qu'il y défendait et conclut à l'inopposabilité de telles fiducies aux créanciers. Une reconnaissance tardive, mais profondément significative, qui illustre avec éloquence la portée durable d'une réflexion juridique construite avec rigueur.
Au-delà des disciplines
À la suite de sa maîtrise, Mario Naccarato est recruté par le Centre Paul-André Crépeau de droit privé et comparé de la Faculté de droit de l'Université McGill, où il agit à titre de chercheur régulier. Aux côtés de juristes de renom, dont les professeurs Jean-Guy Belley et Nicolas Kasirer, alors doyen de la Faculté et aujourd'hui juge à la Cour suprême du Canada, ainsi que le regretté professeur Paul-André Crépeau, il y développe une expertise en jurilinguistique.
Son expertise l’amène également à contribuer au Programme national d'administration de la justice dans les deux langues officielles (PAJLO) par la publication de nombreux lexiques de traduction et de normalisation de la common law en français, utilisés notamment par les traducteurs de la Cour suprême du Canada.
Cette expérience nourrit sa réflexion et vient confirmer ce qui deviendra l'un des fils conducteurs de son parcours. «Au fil de mes études comme de ma carrière, je me suis toujours intéressé aux liens entre les différents domaines du droit. On les présente souvent comme des disciplines distinctes, alors que, dans les faits, elles communiquent constamment entre elles. Comprendre ces interactions a toujours été au cœur de ma réflexion et a guidé une grande partie de mes travaux de recherche.»
Cette manière d'aborder le droit le conduit naturellement à poursuivre ses recherches au doctorat, qu’il entreprend sous la direction du professeur Pierre Rainville, dont il admire depuis longtemps l’acuité intellectuelle. Sa thèse, consacrée à l'incidence normative du droit privé sur le droit criminel économique, lui permet d'examiner plus précisément les interactions entre ces deux domaines dans une perspective transsystémique. Ses travaux le mènent à l'Institut suisse de droit comparé, à Lausanne, à titre de fellow van Calker, ainsi qu’à l'Institut Max-Planck de droit pénal international, à Fribourg-en-Brisgau, en Allemagne, à titre de chercheur visiteur.
Récompensée par plusieurs distinctions prestigieuses, dont le Prix Minerve de la meilleure thèse de doctorat au Québec, le Prix Henri-Capitant, le Prix du Concours de droit comparé de l'Association québécoise de droit comparé et le Concours juridique de la Fondation du Barreau du Québec, elle fait également l'objet d'une double publication au Canada et en Europe. Pour le professeur Pierre Rainville, qui a dirigé cette thèse, «l’ouvrage embrasse un thème d’une ampleur et d’une complexité vive avec un brio et un aplomb intellectuel assurés. Les liens intimes et souvent insoupçonnés entre le droit civil et le droit criminel économique sont finement exhumés à l’aide d’une étude unissant les droits canadien, français, anglais et suisse». Quelques années plus tard, les tribunaux viendront témoigner de la portée de ses travaux en reprenant la théorie du lien normatif entre le droit privé et le droit criminel économique que la thèse développe, notamment dans les affaires R. c. Robitaille, 2023 QCCQ 10185 et Municipalité de Saint-Ferréol-des-Neiges c. Gestion immobilière Larouche Martin inc., 2020 QCCA 1059.
La pensée comme dialogue
Rien ne destinait pourtant Mario Naccarato à une carrière professorale. C'est au fil de ses études doctorales, puis de ses premières expériences d'enseignement, qu'il découvre un plaisir inattendu: celui de transmettre.
Ce plaisir de transmettre l'accompagne pendant près de vingt ans à la Faculté de droit. Au baccalauréat, il se réjouit de voir ses étudiantes et étudiants développer peu à peu leur raisonnement juridique, jusqu'à pouvoir analyser des situations complexes avec rigueur et discernement. Aux cycles supérieurs, la relation prend une tout autre dimension: «Au cycle supérieur, on apprend avec l'étudiant.» Chaque direction de recherche devient alors un dialogue intellectuel dans lequel l'étudiante ou l'étudiant développe sa propre pensée et affine son regard sur le droit. Une démarche qui enrichit également sa propre réflexion et qu'il décrit comme l'un des plus grands privilèges de sa carrière universitaire.
«L'écoute de Mario Naccarato a été une source d'inspiration et de motivation pour moi. Sa gentillesse, son empathie et sa générosité témoignent de ses très grandes qualités humaines. Je n'oublierai jamais sa disponibilité pour discuter, à l'improviste, d'une question de droit, ni son intérêt sincère pour la réussite de ses étudiantes et étudiants. Il m'a accompagné tout au long de mon cheminement universitaire atypique avec un soutien bienveillant et des remarques toujours judicieuses. Mon projet d'études combinant la médecine et le droit n'aurait pas pu voir le jour sans son appui», souligne Simon-Pierre Bernard Arevalo, diplômé de la Faculté de droit.
Si l'enseignement occupe une place importante dans son parcours, la recherche demeure tout aussi indissociable de son identité professionnelle. À titre de cochercheur au sein du Groupe d'études en droit des services financiers, il consacre ses travaux à la juridicité de la confiance dans les contrats de services financiers et démontre que ceux-ci relèvent de la théorie des contrats relationnels, ce qui entraîne des obligations accrues pour les parties. Cette approche sera par la suite reconnue par la Cour d'appel du Québec, notamment dans les affaires Souscripteurs du Lloyd’s c. Alimentation Denis et Mario Guillemette inc., 2012 QCCA 1376 et Asselin c. Desjardins Cabinet de services financiers inc., 2017 QCCA 1673.
Son engagement auprès de la relève se manifeste également dans le cadre du Concours de plaidoirie Pierre-Basile-Mignault, où il accompagne de nombreuses étudiantes et de nombreux étudiants et codirige plusieurs équipes qui remportent les plus grands honneurs.
Les distinctions, les publications et la reconnaissance de ses travaux par les tribunaux jalonnent une carrière consacrée à penser le droit dans toute sa complexité. Pourtant, lorsqu'il évoque son parcours, Mario Naccarato ramène invariablement la conversation à ce qui l'a toujours animé: apprendre, comprendre et transmettre.
Il se souvient encore d'un commentaire laissé par son directeur de thèse, le professeur Pierre Rainville.
Un seul mot, écrit en marge de son manuscrit:
«Érudition.»
À l'évocation de ce souvenir, un sourire se dessine.
«Je ne me suis jamais considéré comme un érudit. J'ai simplement toujours eu envie de comprendre.»
La Faculté de droit remercie chaleureusement le professeur Mario Naccarato pour son apport exceptionnel à l'enseignement, à la recherche et au développement du droit. Par la profondeur de ses réflexions, son engagement envers la relève et l'influence durable de ses travaux, il laisse une empreinte qui continuera de marquer notre communauté bien au-delà de son départ à la retraite.
Nous lui souhaitons une retraite pleinement méritée, portée par cette même curiosité qui n’a jamais cessé de nourrir sa réflexion.