Une trajectoire qui a façonné le droit: portrait de la professeure Louise Langevin
8 mars 2026
Il est des parcours universitaires qui s’inscrivent dans la constance et la continuité. Et il est des trajectoires qui renouvèlent les perspectives et élargissent les horizons. Louise Langevin est de celles-là. Pendant plus de trente-cinq ans à la Faculté de droit de l’Université Laval, elle n’a pas seulement enseigné le droit: elle l’a interrogé avec exigence, puis l’a obligé à mesurer les effets bien réels de ses silences.
Lorsqu’elle rejoint la Faculté en 1991, elle arrive forte d’une expérience acquise au plus haut niveau du pouvoir judiciaire canadien et animée d’une curiosité intellectuelle rare. Mais surtout, elle arrive avec une conviction profondément ancrée: le droit ne peut prétendre à la neutralité s’il refuse de regarder celles et ceux qu’il affecte le plus durement.
Au fil des décennies, Louise Langevin s’est imposée comme l’une des voix les plus influentes au Québec sur les rapports entre le droit et la condition des femmes.
Avant le droit
Pour comprendre l’ampleur de son parcours, il faut cependant revenir bien en amont, dans l’enfance d’une jeune fille élevée au sein d’une famille de quatre filles, dans une maison où la parole circule librement et où l’on apprend tôt que l’éducation est une force et que questionner est une responsabilité. Grandir entourée de femmes, c’est aussi observer les nuances, les injustices discrètes, les écarts qui ne se disent pas toujours.
Très tôt, Louise développe un amour profond pour les arts. Le ballet lui inculque la discipline et la rigueur. Le théâtre Denise-Pelletier, où ses enseignants de français amenaient les étudiantes et étudiants à découvrir cet art, lui révèle la puissance du verbe, cette capacité singulière qu’ont les mots de bouleverser un auditoire, de faire naître une idée, d’ouvrir les horizons.
Comprendre, au-delà des mots
Ce sont les mots qui, d’abord, la guident vers des études en arts et lettres au cégep, puis en traduction à l’Université de Montréal. Elle s’y passionne pour la structure des phrases, la précision des concepts, la délicatesse des nuances. Mais rapidement, une évidence s’impose: traduire des textes à contenu juridique sans en maîtriser la logique interne, sans en mesurer les effets, ne permet d’en saisir qu’une infime partie. Pour en comprendre la portée réelle, il faut en étudier l’essence même.
C’est alors qu’elle entreprend un second baccalauréat à l’UdeM, cette fois en droit. Très tôt, son parcours se distingue par sa rigueur intellectuelle et une capacité rare à conjuguer précision analytique et sens critique. Elle travaille comme assistante de recherche auprès de plusieurs membres du corps professoral, une expérience qui lui fait découvrir une autre facette du droit.
Voir le droit autrement
En 1986-1987, elle devient auxiliaire juridique auprès du très honorable Antonio Lamer (1933-2007), alors juge à la Cour suprême du Canada, qui deviendra juge en chef quelques années plus tard. Cette année passée au cœur de la plus haute instance judiciaire du pays transforme son regard. Elle y observe la portée constitutionnelle du droit, mais aussi ses limites. Elle comprend que, derrière chaque décision se jouent des destins individuels, des équilibres fragiles, des injustices parfois invisibles.
Après une telle immersion au cœur du pouvoir judiciaire canadien, poursuivre des études supérieures s’impose comme une évidence. Elle souhaite approfondir sa réflexion, confronter le droit à d’autres écoles de pensée, à d’autres manières d’enseigner.
C’est ainsi qu’elle choisit l’Université de Californie à Berkeley, à la fin des années 1980. Le choix semblait audacieux. Il ne l’était pas pour elle.
«Pourquoi la Californie? Parce que c’était Berkeley. Là-bas, l’enseignement ne reposait pas sur le cours magistral. Les membres du corps professoral nous invitaient à discuter, débattre et questionner. Les salles de classe rassemblaient des étudiantes et étudiants venus du monde entier, amenant des perspectives intellectuelles différentes, façonnées par des traditions juridiques et des expériences sociales qui redéfinissaient les cadres mêmes de la réflexion.»
Cette expérience marquera profondément sa manière d’enseigner.
Faire place à sa propre voix
Puis, le retour au Québec marque le début de sa carrière professorale. Elle amorce son parcours à l’Université de Sherbrooke, où elle enseigne pendant trois ans. Là-bas, son champ de recherche se précise. L’analyse féministe du droit ne surgit pas comme un positionnement théorique abstrait. Elle s’impose à elle comme une évidence.
Mais le contraste entre Berkeley et le Québec est grand. «C’était un autre contexte, une autre culture intellectuelle, une autre façon d’aborder l’enseignement et le débat.»
Cette dualité devient féconde. Elle l’oblige à préciser sa pensée et à inscrire sa démarche dans le contexte juridique et social québécois. De cette rencontre naît une signature distincte, qui marie pédagogie et recherche et qu’elle affinera tout au long de sa carrière.
Un lieu pour inscrire sa pensée
Lorsqu’elle rejoint la Faculté de droit de l’Université Laval en 1991, ce regard critique l’accompagne déjà. Le poste affiché vise précisément la théorie féministe appliquée au droit privé. Le choix est significatif. Il témoigne d’une volonté institutionnelle d’ouvrir un espace de réflexion critique, mais aussi de la conviction profonde d’une professeure déterminée à inscrire cette perspective au cœur des droits fondamentaux.
À la Faculté, elle enseigne le droit des obligations et l’analyse féministe du droit. Des matières que l’on croit parfois abstraites, mais qui touchent directement la vie des gens.
Et ses travaux de recherche s’inscrivent dans ces réalités concrètes où le droit façonne les trajectoires individuelles. Elle s’intéresse aux angles morts du droit civil en matière de violence sexuelle et conjugale, aux mécanismes juridiques qui, sous couvert de neutralité, reproduisent certaines vulnérabilités tout en interrogeant la manière dont le droit appréhende les réalités de la violence faite aux femmes.
Au fil des décennies, elle signe plusieurs ouvrages et de nombreux articles scientifiques, largement cités et discutés, qui contribuent à façonner la réflexion juridique québécoise. Invitée à partager son expertise tant au Canada qu’à l’international, Louise Langevin s’impose progressivement comme l’une des grandes voix francophones dans l’analyse des rapports entre le droit et la condition des femmes. Au cours de sa carrière, elle est appelée à intervenir comme professeure invitée ou conférencière dans de nombreux forums internationaux, notamment en France, en Chine, au Vietnam, en Espagne, en Roumanie, en Grèce, au Sénégal, au Royaume-Uni et aux États-Unis. Dans chacun de ces espaces, elle contribue à nourrir les débats juridiques sur les réalités vécues par les femmes.
Son ouvrage Le droit à l’autonomie procréative des femmes: entre liberté et contrainte, publié au tournant des années 2000 et suivi d’une deuxième édition en 2025, s’impose rapidement comme une référence dans le domaine. À partir d’une grille d’analyse féministe, elle y interroge les réponses juridiques qui encadrent les capacités procréatives des femmes et leur sexualité. Mais au-delà des principes, elle met en lumière les tensions, les contraintes et les rapports de pouvoir qui traversent l’autonomie procréative des femmes. L’ouvrage reçoit d’ailleurs le Prix du Concours juridique 2021 (catégorie monographie) de la Fondation du Barreau du Québec, reconnaissance qui souligne l’importance de cette contribution à la réflexion juridique contemporaine.
Une contribution marquante de ses travaux porte sur l’indemnisation des victimes de violence sexuelle et conjugale. En 2000, elle publie avec Nathalie Des Rosiers L’indemnisation des victimes de violence sexuelle et conjugale, ouvrage novateur pour l’époque, qui connaîtra une nouvelle édition en 2012 et qui est encore aujourd’hui cité dans plusieurs décisions judiciaires. Ces recours civils sont souvent intentés des années après les faits, par des femmes et des hommes ayant subi des agressions dans leur enfance ou à l’âge adulte, souvent commises par une personne de leur entourage. Au-delà de l’indemnisation du préjudice, ces démarches comportent une dimension profondément réparatrice: le jugement permet au tribunal de reconnaître que ce qui a été subi constitue une violation de droits fondamentaux, notamment la dignité, la liberté et la sécurité.
«Dans plusieurs de ces recours, les victimes ne cherchent pas seulement une indemnisation. Elles veulent aussi que le tribunal reconnaisse ce qu’elles ont subi : une atteinte à leur dignité, à leur liberté, à leur sécurité. Mais les tribunaux doivent apprendre à entendre ces histoires marquées par le traumatisme, sans que la procédure elle-même devienne une nouvelle forme de violence.»
Parmi les combats juridiques qui ont marqué son parcours, la question des conjointes de fait occupe une place particulière. Pendant des années, elle analyse les conséquences économiques des ruptures et intervient publiquement pour révéler les angles morts du droit québécois face à ces réalités.
«On parlait de liberté de choix. Mais pour qu’il y ait véritable liberté, encore faut-il que les deux personnes aient la même information, le même pouvoir économique, la même capacité de négociation. Sinon, ce n’est pas un choix.»
Ses travaux contribuent à nourrir le débat public et à éclairer les réflexions entourant la réforme du droit de la famille. Tout en reconnaissant que le droit et les tribunaux ont évolué au fil des années, elle n’a jamais cessé de rappeler que derrière les concepts juridiques se trouvent des personnes bien réelles et que ces changements transforment concrètement leurs vies.
La dignité à l’épreuve du droit
Si ses travaux sur le corps des femmes et la violence qu’elles subissent l’amènent à examiner les vulnérabilités des femmes à différentes périodes de leur vie, son regard s’élargit progressivement vers des réalités souvent tenues à l’écart des grandes discussions juridiques.
Au fil des années, son expertise est sollicitée par plusieurs institutions et instances publiques. Elle agit notamment comme experte auprès du Conseil du statut de la femme, comme conseillère à la condition féminine de la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles (Commission Bouchard-Taylor), et comme membre du Comité central d’éthique clinique en procréation assistée.
De 2006 à 2009, elle est titulaire de la Chaire Claire-Bonenfant – Femmes, savoirs et sociétés, devenant la première juriste à occuper ce prestigieux poste à l’Université Laval. Cette chaire interdisciplinaire, portée par des chercheures issues de différentes disciplines, constitue un lieu de réflexion privilégié sur les conditions de vie des femmes et les dynamiques d’inégalités.
C’est aussi durant cette période qu’elle s’investit activement au sein de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), contribuant à tisser des collaborations autour des droits des femmes à l’échelle de l’espace francophone international.
Ce parcours engagé est reconnu en 2010 lorsque le Barreau du Québec lui décerne le Mérite Christine-Tourigny et le titre d’avocate émérite, soulignant son rôle dans l’avancement des femmes au sein de la profession.
Peu à peu, son regard se tourne vers une autre réalité trop souvent reléguée en marge du droit: celle des femmes aînées. À titre de titulaire de la Chaire de recherche Antoine-Turmel sur la protection juridique des aînés, elle contribue à documenter ces réalités, à en mettre en lumière les lacunes et à rappeler que les inégalités de genre ne disparaissent pas avec l’âge.
Son travail participe à inscrire ces enjeux dans l’espace juridique québécois et à leur donner une place dans la réflexion collective.
Diriger une chaire de recherche, explique-t-elle, ne relève pas uniquement de la réflexion. «C’est en porter la vision, en assurer la vitalité, en soutenir la relève et en garantir la pérennité dans un environnement en constante évolution.»
Derrière l’intellect affûté se tient une femme profondément habitée par le désir de transmettre. Une passion contagieuse. Une générosité qui ne se mesure pas en heures, mais en esprits qu’elle éveille.
Enseigner, autrement
Au fil des années, l’enseignement ne s’est jamais réduit, pour elle, à la transmission du savoir. Il est devenu un exercice de conscience.
Elle n’a jamais cru au cours magistral comme unique manière d’enseigner. Pour elle, il ne s’agit pas d’occuper la position hiérarchique de la professeure, mais d’ouvrir un lieu de dialogue où la pensée peut se construire collectivement, avec rigueur et justesse.
En plus de trois décennies, elle a vu plusieurs générations d’étudiantes et d’étudiants se transformer, dans leur manière de penser, de questionner, d’habiter le droit.
Les concepts féministes, autrefois défendus à contre-courant, structurent aujourd’hui une part essentielle des débats juridiques. La violence systémique, le travail invisible des femmes et l’égalité réelle ne sont plus des notions marginales.
Mais l’évolution n’est jamais linéaire.
Les réseaux sociaux ont redéfini les espaces de débat. La parole publique est plus immédiate, plus exposée, parfois plus fragile. Les positions se cristallisent rapidement. Les tensions s’amplifient.
«Les étudiantes et les étudiants sont plus sensibles aux enjeux sociaux. Mais ils évoluent aussi dans un monde plus dur. Plus polarisé. Il faut leur apprendre à réfléchir avant de réagir.»
Former des juristes, pour elle, ne consiste pas seulement à leur transmettre des règles ou à les préparer à l’exercice d’une profession. C’est apprendre à penser dans la complexité de notre société et à reconnaître les déséquilibres derrière les apparences d’égalité.
Si l’enseignement est, pour elle, un acte de responsabilité, sa présence dans l’espace public en est le prolongement naturel. Intervenir dans les médias n’a jamais relevé d’un désir de visibilité, mais d’un devoir.
«Lorsqu’un projet de loi est déposé, lorsqu’un jugement important est rendu, lorsqu’un débat public s’enflamme, il faut être capable d’en expliquer les enjeux. Non pas pour imposer son opinion, mais pour rendre accessible à toutes et à tous le droit sous toutes ses formes.»
Là où la pensée continue
À l’aube de la retraite, elle n’évoque pas son passage à la Faculté en termes d’empreinte personnelle. Ce qu’elle espère avoir transmis relève davantage d’une posture intellectuelle: ne jamais tenir la règle pour acquise, toujours interroger ses effets, mesurer ses impacts concrets.
«Le droit n’est jamais neutre. Il trace des lignes, et façonne des trajectoires. La question n’est pas de savoir s’il agit, mais pour qui il agit.»
Et si cette question continue d’être posée, alors l’essentiel aura été transmis.
À la question des projets de retraite, elle sourit.
Elle ne parle pas de retraite comme d’un arrêt, mais comme d’un espace à réinventer.
Disponible pour lire sans obligation.
Pour écrire sans pression.
Pour habiter les jours autrement.
Après des décennies à interroger le droit, elle se permettra peut-être d’interroger le monde à un rythme différent.
Mais la curiosité, elle, ne la quittera jamais.
Ce qu’elle laisse derrière elle ne tient pas dans un curriculum vitæ, ni dans une liste de publications, et encore moins dans ces lignes qui ne peuvent qu’esquisser la densité d’un engagement de toute une vie.
Il tient dans une manière de regarder le droit, et de repenser le monde.
Dans cette exigence tranquille de ne jamais accepter la règle sans en examiner les effets.
Dans cette habitude de poser une question de plus.
Et quelque part, dans une salle de classe, dans un cabinet, dans une salle d’audience, des juristes marqueront une pause avant d’appliquer une règle. Ils se demanderont comment l’appliquer avec justice, avec discernement, avec humanité.
Et ce jour-là, sans même le savoir, ils poursuivront le travail qu’elle a commencé ici.