Une passion qui se transmet: portrait du professeur Daniel Gardner

31 août 2026

Certaines personnes marquent une institution par leurs réalisations. D'autres la transforment par les personnes qu'elles inspirent.

Après 40 ans à la Faculté de droit de l'Université Laval, Daniel Gardner appartient à cette catégorie de professeurs dont l'influence dépasse largement les murs d'une salle de classe. Il suffit d'évoquer son nom dans les couloirs de la Faculté pour que les souvenirs affluent: un cours qui a changé une façon de penser, un conseil reçu au bon moment, une discussion qui a ouvert de nouvelles perspectives ou un professeur qui croyait profondément au potentiel de chacun. 

Derrière les œuvres de référence qui ont marqué le droit civil et les générations d'étudiantes et d'étudiants qu'il a formées se trouve avant tout un pédagogue qui n'a jamais cessé de placer l'humain au cœur du droit... et de son enseignement.

La curiosité comme prémisse 

Pourtant, rien ne laissait présager un tel parcours.

Bien avant le droit, Daniel est un enfant animé par le désir de comprendre. Sans le savoir, il cultive déjà ce qui deviendra le fil conducteur de toute sa vie: une soif d'apprendre et une grande ouverture sur le monde qui l'entoure. 

Entouré d'une famille où la curiosité intellectuelle est valorisée et où les échanges nourrissent la réflexion, il grandit dans un environnement qui encourage naturellement cette ouverture. Cette manière d'aborder le monde l'accompagnera dans chacun des grands chapitres de sa vie.

Daniel Gardner sourit encore lorsqu'il repense à ses débuts en droit. Il le reconnaît avec humour: il n'était pas ce qu'on pourrait appeler un étudiant modèle. Plus attiré par l'effervescence de la vie étudiante que par les longues heures à étudier, il profite pleinement de sa jeunesse et de son passage à l'université.

Or, la découverte de la fiscalité marquera un véritable tournant. Passionné de mathématiques depuis toujours, Daniel Gardner y découvre un domaine où logique, analyse et résolution de problèmes se conjuguent. Loin de le décourager, le peu d'intérêt qu'elle suscite auprès de ses collègues ne fait que renforcer le sien: il s'imagine alors faire carrière comme notaire fiscaliste.

Puis, lorsque celle qui partage sa vie exprime le désir de poursuivre ses études en France, Daniel n'hésite pas une seconde à se lancer dans l'aventure. Tous deux mettent le cap sur Aix-en-Provence afin d'y entreprendre des études de deuxième cycle. À une époque où les séjours universitaires à l'étranger sont encore peu fréquents, cette expérience élargit ses horizons bien au-delà de ce qu'il avait imaginé. 

Elle commence d'ailleurs par une péripétie dont il se souvient encore avec amusement: 

«À notre arrivée à Aix, nous avons eu toute une surprise: ni l'un ni l'autre n'étions inscrits à l'université. Nous avions envoyé nos demandes d'admission par la poste et, comme nous n'avions jamais reçu de réponse, nous avions simplement présumé que tout était en ordre. Constatant que ce n’était pas le cas, nous sommes allés rencontrer le doyen de la Faculté, qui, fort heureusement, a reconnu ma conjointe qu’il avait rencontrée quelques mois auparavant lors d’une visite à l’Université Laval. Il est descendu avec nous, s'est tourné vers les employés et a déclaré : « Ces deux-là sont inscrits.» C'est comme ça que tout s'est réglé… du moins c’est ce qu’on pensait! Un an plus tard, au moment de recevoir nos diplômes, nous avons découvert que sur le plan administratif, nous n'avions jamais été inscrits!»

C'est au cours de ce séjour que les professeurs Christian Atias et Michel Borysewicz l'impressionnent par leur érudition, leur passion et leur manière d'amener les étudiants à réfléchir autrement. Invité par ses enseignants à présenter certains aspects du droit québécois à ses collègues de classe, Daniel Gardner découvre avec étonnement un plaisir qu'il ne soupçonnait pas: celui de transmettre. C’est à ce moment qu’il réalise qu’une seule expérience peut parfois redessiner tout un parcours. 

Une vocation inattendue

Encouragé par la vice-doyenne à l’enseignement de la Faculté de droit de l’Université Laval, Édith Deleury, il choisit d'emprunter une voie qu'il n'avait jusque-là jamais envisagée: celle de l'enseignement universitaire. En rejoignant le corps professoral de la Faculté de droit de l'Université Laval en 1986, il est loin de se douter qu'il vient de trouver un endroit où, pendant quarante ans, sa curiosité se transformera en une manière d'enseigner... et où l'enseignement deviendra, à son tour, une façon de continuer à apprendre.

Dès ses premières années d'enseignement, Daniel Gardner comprend que son rôle dépasse largement la transmission des connaissances. 

Pour lui, chaque nouvelle cohorte représente une promesse.

«Les étudiantes et étudiants qui arrivent en première année ne savent pas toujours pourquoi ils ont choisi le droit. Notre rôle est d'éveiller leur curiosité, de leur donner le goût de réfléchir et de découvrir toute la richesse de la discipline. Je suis convaincu qu'on ne peut pas intéresser les autres à ce qu'on enseigne si l'on n'est pas soi-même passionné. Ce qui me rend le plus fier, c’est de les voir repartir, quelques années plus tard, avec beaucoup plus que des connaissances: une façon nouvelle de voir, de questionner et de comprendre le droit.»

Une autre façon de transmettre

Trente ans plus tard, son engagement envers les étudiantes et les étudiants prend une nouvelle forme. De 2017 à 2025, il assume la direction des programmes de premier cycle. Une responsabilité qui lui permet d'accompagner autrement les étudiantes et les étudiants, en les écoutant, les conseillant et les aidant à traverser les défis qui jalonnent leur parcours universitaire.

Ces années sont également marquées par d'importants défis institutionnels. La révision du programme de baccalauréat, la pandémie et l'arrivée de l'intelligence artificielle dans la formation juridique transforment le contexte universitaire, auquel il s'adapte avec engagement.

Son passage à la direction des programmes laisse également une empreinte durable sur la formation en droit. Fidèle à son approche profondément humaniste, il contribue à enrichir le programme de baccalauréat en développant des cours de type tribunal-école et des stages crédités, tout en intégrant de nouveaux cours obligatoires portant sur l’interprétation ainsi que les traditions et enjeux juridiques autochtones. Une vision de la formation qui reflète bien sa manière d'enseigner: transmettre le droit, tout en invitant les étudiantes et les étudiants à porter un regard plus large sur le monde qui les entoure.

Or, lorsqu'il revient sur cette période, ce ne sont ni les transformations ni les grands chantiers qui l'ont le plus marqué. Ce sont les étudiantes et les étudiants qu'il a eu le privilège d'accompagner à une étape charnière de leur parcours.

Les étudiantes et les étudiants lui témoignent d'ailleurs, au fil des années, leur reconnaissance en lui décernant à plusieurs reprises le Maillet professoral lors du Gala du Grand Maillet, l'événement annuel de reconnaissance de l'Association des étudiantes et étudiants en droit. Décernée par les étudiantes et les étudiants eux-mêmes, cette distinction souligne la qualité de l'enseignement et l'engagement du corps professoral. Une reconnaissance qui revêt une signification toute particulière, puisqu'elle émane directement de celles et ceux qu'il a accompagnés tout au long de leur parcours universitaire.

En 2025, l'Université Laval souligne son profond engagement envers la réussite de ses étudiantes et étudiants en lui décernant le Prix Direction de programme, remis dans le cadre des Prix d'excellence en enseignement. Une distinction qu'il accueille avec beaucoup d'humilité.

Au-delà de l'enseignement

Si l'enseignement demeure le fil conducteur de son parcours, la recherche en constitue le prolongement naturel. 

Le droit, chez Daniel Gardner, n'est jamais demeuré abstrait. Tout au long de sa carrière, il s'intéresse à des questions qui touchent directement les citoyens: la responsabilité civile (surtout dans ses aspects touchant le préjudice corporel) et le droit de la consommation. Marqués par une rigueur intellectuelle, ses travaux lui permettent de s'imposer progressivement comme une référence incontournable en droit des obligations.

Auteur de plus d'une centaine de publications scientifiques, dont les ouvrages Le préjudice corporel et Jurisprudence commentée sur les obligations, Daniel Gardner voit ses travaux rayonner bien au-delà de l'Université Laval. Au fil des années, ils l'amènent à donner des cours et des conférences dans plusieurs universités françaises, à être invité à participer à des colloques sur les cinq continents et à collaborer avec des organismes gouvernementaux et non gouvernementaux, au Québec comme à l'étranger. Régulièrement sollicité par les médias pour éclairer les enjeux liés à ses domaines d'expertise, il poursuit, au-delà du milieu universitaire, ce qu'il a toujours aimé faire: rendre le droit accessible.

À écouter Daniel Gardner parler du droit, on comprend rapidement que ce ne sont ni la recherche, ni l'enseignement, ni les distinctions qui ont donné tout son sens à sa carrière. C'est le plaisir, toujours intact, de découvrir une nouvelle idée, une perspective qu'il n'avait pas encore envisagée. 

«Le droit comparé est la meilleure façon d'apprécier... ou parfois de désapprécier son propre droit, parce qu'il nous permet de découvrir d'autres solutions et d'autres façons de penser. C'est ce qui fait, à mes yeux, toute la richesse de cette discipline.»

Daniel Gardner garde de ces années le souvenir d'un équilibre précieux, qui lui a permis de s'investir pleinement dans son rôle de professeur tout en voyant grandir ses quatre enfants. À ses yeux, cette possibilité de concilier engagement professionnel et vie familiale demeure l'un des plus beaux privilèges qu'aura offerts sa carrière.

Un héritage qui se poursuit

À l'heure d'amorcer cette nouvelle étape de sa vie, Daniel Gardner envisage la retraite avec la même sérénité que celle qui a marqué son parcours professionnel. 

Les kilomètres continueront de défiler à vélo.

Les voyages se multiplieront.

Ses quatre petits-enfants occuperont encore un peu plus de place dans son quotidien.

Et le temps, enfin, lui appartiendra davantage.

Pourtant, ce que Daniel Gardner laisse derrière lui ne suivra aucun itinéraire précis.

On le retrouvera chaque fois que quelqu'un choisira d'ouvrir une réflexion plutôt que de clore un débat. 

Dans une conversation où un point de vue différent sera accueilli comme une occasion de mieux comprendre. 

Et chez toutes celles et tous ceux qui continueront de croire qu'en droit, comme dans la vie, il existe toujours plus d'une façon de penser.

Car c'est là que réside son plus bel héritage.

Non pas dans les réponses qu'il a données.

Mais dans toutes les questions qu'il continuera d'inspirer.



Toute la communauté de la Faculté de droit remercie chaleureusement Daniel Gardner pour son apport exceptionnel à l'enseignement, à la recherche et au rayonnement de la Faculté. Par sa rigueur, sa curiosité intellectuelle et sa profonde humanité, il aura contribué à former des juristes appelés, à leur tour, à façonner le droit de demain. Nous lui souhaitons une retraite à la hauteur de son parcours, riche en découvertes, en projets et en précieux moments auprès de ceux qui lui sont chers.

Merci Daniel.