Semaine ULaval pour toujours: portrait d’Érick Sullivan, diplômé
17 octobre 2025
Dans le cadre de la Semaine ULaval pour toujours, la Faculté de droit vous propose une série de portraits de juristes qui se sont brillamment illustrés dans leur communauté. Par leur engagement, leur implication et leur initiative, ces diplômées et diplômés continuent d’influencer positivement la société jour après jour.
Avocat de formation, Érick Sullivan a choisi d’emprunter la voie du droit international pénal et humanitaire – un domaine où le droit rencontre l’humain dans toute sa complexité. Depuis plus de dix ans, il œuvre à titre de directeur adjoint au sein de la Clinique de droit international pénal et humanitaire de la Faculté de droit de l’Université Laval. Guidé par un profond sens du devoir et une curiosité sans limites, il forme la relève en la plongeant au cœur de dossiers réels qui allient rigueur, éthique et engagement social.
Son parcours, qui l’a mené des bancs d’école de Charlevoix au Tribunal pénal international pour le Rwanda, illustre comment la passion, la persévérance et l’ouverture d’esprit peuvent transformer un simple choix d’études en véritable vocation.
Parlez-nous de votre parcours depuis vos études en droit à l’Université Laval.
Originaire de Charlevoix, j’ai grandi dans un environnement où l’on suivait souvent un parcours linéaire : études, métier, stabilité. L’université semblait loin, presque abstraite. Attiré par l’histoire, les relations internationales et les grands enjeux du monde, j’ai envisagé plusieurs avenues, dont la diplomatie. Le droit s’est imposé comme un choix naturel, une formation qui offrait un large éventail de possibilités et me permettait de garder toutes les options ouvertes.
La première année m’a semblé un passage nécessaire plus qu’un terrain d’épanouissement: les cours touchaient des aspects du droit où je ne m’identifiais pas encore. C’est à la fin de mon baccalauréat que, grâce au cours de droit international pénal de la professeure Fannie Lafontaine, ma curiosité s’est transformée en véritable intérêt. Pour la première fois, je voyais comment le droit pouvait se lier à mes passions et devenir un outil concret de justice et de compréhension du monde.
Votre cheminement professionnel sort un peu des sentiers battus. Qu’est-ce qui vous a motivé à explorer cette voie?
Le cours de la professeure Lafontaine a été un tournant. J’y ai découvert un domaine où le droit devenait humain, vivant, connecté aux réalités du monde. La professeure Lafontaine venait tout juste d’arriver à la Faculté, et son approche dynamique m’a tout de suite accroché. Elle nous offrait la possibilité de suivre un cours de la maîtrise en droit international pénal – une occasion que j’ai saisie, même si j’étais alors l’un des rares étudiants du baccalauréat à y participer.
Après quelques semaines, la professeure Lafontaine a proposé aux étudiantes et étudiants ayant produit les meilleurs commentaires d’arrêt – notre examen de mi-session – de se joindre à la clinique naissante, de remplacer leur examen de fin de session par du travail clinique, et de participer à une mission d’observation d’un procès pénal alors en cours au Tribunal pénal international pour le Rwanda, basé à Arusha, en Tanzanie. À l’époque, j’ai décliné l’offre: je m’impliquais déjà dans plusieurs simulations parlementaires et je ne voyais pas comment concilier tout cela. Avec le recul, c’est sans doute la seule occasion que je regrette d’avoir laissée passer. Ce projet aurait probablement accéléré le reste de mon parcours, mais il a aussi renforcé ma conviction que c’était dans ce domaine que je voulais évoluer.
Peu après, j’ai pris connaissance d’un appel à candidatures diffusé par la professeure Lafontaine. Elle cherchait à recruter des étudiantes et étudiants pour mettre sur pied une équipe clinique afin de contribuer aux travaux de Me Philippe Larochelle, qui représentait alors un accusé devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda. Étant sur le point de compléter la formation de l’École du Barreau du Québec, j’ai osé lui demander d’explorer avec Me Larochelle l’idée de me recruter à titre de stagiaire en droit afin de compléter ma formation professionnelle. Après quelques minutes d’entrevue avec Me Larochelle, j’étais embarqué dans cette aventure qui allait durer 6 mois, même si je mesurais mal l’ampleur du défi. J’étais jeune, je parlais à peine anglais, je n’avais jamais mis les pieds en Afrique, et je n’avais jamais vécu loin de ma famille pendant plus d’un mois.
Le choc culturel a été immense. Pendant un certain temps, j’étais le seul stagiaire du «couloir de la Défense», entouré d’une petite équipe d’enquêteurs, d’avocats et de juristes chevronnés, plongé dans le cœur d’un procès international où s’affrontaient différentes versions de l’histoire d’un massacre que je connaissais à peine. Mais cette expérience m’a profondément marqué. J’y ai appris la rigueur, la préparation et la détermination. L’implacable réalité des relations internationales aussi mais, surtout, les dimensions humaines du droit international pénal.
De retour au Québec, j’ai entrepris une maîtrise à l’École supérieure d’études internationales (ESEI) pour donner une dimension plus globale à ma formation juridique et questionner mes nouvelles connaissances de la justice internationale sous l’éclairage des perspectives politiques et économiques des relations internationales.
C’est à cette période que la professeure Lafontaine a officiellement lancé la Clinique de droit international pénal et humanitaire. Elle cherchait des auxiliaires pour l’appuyer dans ce projet. J’ai levé la main sans hésiter et c’est ainsi que j’ai commencé à travailler dans cette structure hors du commun au sein d’une faculté de droit, d’abord à temps partiel, puis à temps plein.
Quels défis particuliers avez-vous rencontrés pendant votre parcours?
Le plus grand défi, pour moi, a longtemps été le sentiment d’imposture. Je viens d’un milieu où, à l’époque, les études universitaires étaient plutôt l’exception que la norme. Les gens autour de moi avaient rarement des diplômes d’études supérieures. Ils étaient riches de savoirs pratiques, d’expériences, de débrouillardise, de pragmatisme et de persévérance, des outils très utiles qu’ils m’ont transmis avec bienveillance. Je ne saurai jamais les remercier suffisamment de l’avoir fait. La «trajectoire universitaire» n’était donc pas évidente pour moi. Puis, je me suis retrouvé à travailler dans un environnement hautement scolarisé, entouré de chercheurs, de doctorants, de professeurs. Il m’a fallu du temps pour trouver ma place, pour me sentir légitime.
Je sais maintenant que ma force, ce n’est pas d’être un spécialiste d’un seul sujet, mais d’avoir une vision transversale, de savoir connecter les disciplines, les gens, les idées. De conjuguer les connaissances théoriques au chaos de la réalité et aux savoirs qui s’y développent, à travers un tout qui fonctionne. Et c’est cette polyvalence qui me permet d’apporter ma couleur à la Clinique.
Y a-t-il une réussite dans votre parcours professionnel dont vous êtes particulièrement fier?
De sa création officielle en 2010 à aujourd’hui, la Clinique de droit international pénal et humanitaire est devenue un véritable laboratoire d’apprentissage et d’engagement social. C’est là que je me sens le plus utile: à ce point de rencontre entre les mondes de la recherche universitaire, de la pratique du droit international, et de la formation d’une relève engagée.
C’est notamment grâce à cette expérience que j’ai eu le courage de contribuer à la conception et à la réalisation du grand projet de Partenariat canadien pour la justice internationale (PCJI), qui demeure l’une de mes plus grandes fiertés. Il s’agissait d’un chantier colossal, mené pendant plusieurs années, sous la direction scientifique de la professeure Fannie Lafontaine. C’était le plus grand projet de recherche sur la justice internationale au Canada, novateur à plusieurs égards. La première subvention de cette ampleur à être hébergée à la Faculté de droit. J’en ai assuré la coordination, de la planification à la mobilisation des connaissances, aux côtés d’une équipe remarquable, dont Me Catherine Savard, elle aussi diplômée de l’ULaval, qui mène maintenant des recherches sur l’écocide et qui brille aux quatre coins du globe.
Ce projet a permis de rassembler des personnes qui font de la recherche, pratiquent le droit, œuvrent au sein de cliniques juridiques et étudient autour d’un objectif commun: contribuer à renforcer l’accès à la justice pour les victimes de crimes internationaux, comme le génocide, les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre. Pour moi, c’est la preuve que la recherche «classique» en droit peut se conjuguer aux approches innovantes des cliniques juridiques et à la pratique diversifiée des juristes et organismes de la société civile afin de contribuer à la justice internationale.
Comment décririez-vous votre contribution à la société dans votre rôle actuel?
Ma plus grande contribution, c’est d’ouvrir des esprits.
À la Clinique, les étudiantes et étudiants passent d’une logique universitaire à une réalité professionnelle. Ils découvrent ce que signifie répondre à un vrai besoin, pour un vrai client, dans un vrai dossier. Mon rôle, c’est de les aider à franchir ce cap, à comprendre que l’exigence, la rigueur et le professionnalisme ne sont pas des obstacles, mais des leviers pour aller plus loin.
Ce qui me rend fier, c’est de les voir se dépasser. Quand un étudiant réalise qu’il peut produire un travail d’une qualité qu’il ne soupçonnait pas, qu’il comprend la portée humaine de ce qu’il fait, je sais alors que j’ai eu un impact.
Aujourd’hui, je me sens à ma place. Le droit international demande autant de rigueur que d’ouverture d’esprit. C’est cet équilibre – entre exigence, curiosité et audace – que j’essaie de transmettre aux étudiantes et étudiants que j’accompagne.
Dans notre domaine, chaque projet a une résonance réelle: derrière nos analyses et nos plaidoyers, il peut y avoir des personnes qui risquent leur liberté ou qui font face à la tyrannie. Notre contribution, c’est de rehausser la capacité de nos partenaires à participer pleinement à l’amélioration de la justice internationale et d’outiller la relève pour qu’elle le fasse à son tour.
Qu’est-ce que votre passage à l’Université Laval a représenté pour vous?
Pour moi, l’Université Laval, c’est le véritable point de départ.
Au cégep, j’étais en sport-études et concentré sur la performance: obtenir de bons résultats, cocher les cases. Mais, à la Faculté de droit, j’ai découvert autre chose: une communauté vivante, des occasions de m’impliquer, de débattre, de créer. J’ai compris que l’université, ce n’est pas seulement un lieu d’apprentissage, c’est un espace pour se découvrir soi-même.
Les activités parascolaires ont été déterminantes. Les simulations parlementaires et les concours m’ont permis de développer des habiletés qu’aucun cours magistral ne peut enseigner: animer une équipe, gérer un projet, financer une activité, innover.
C’est à l’Université Laval que j’ai compris que j’aimais avoir plusieurs projets en parallèle, relever des défis variés et toucher à tout. Et, avec le recul, je me rends compte que ce trait-là m’a suivi jusqu’à aujourd’hui.
Lorsque vous repensez à vos années à la Faculté de droit, y a-t-il un souvenir heureux, une rencontre ou une expérience qui vous a particulièrement marqué et qui a influencé votre parcours?
Au-delà de ma rencontre déterminante avec la professeure Fannie Lafontaine, un autre moment marquant a été ma participation au concours de plaidoirie Charles-Rousseau, en droit international public.
C’est arrivé un peu par hasard: quelqu’un avait quitté l’équipe, on m’a proposé de le remplacer. Je n’avais jamais plaidé, jamais imaginé participer à un concours de ce niveau. En quelques semaines, tout s’est enchaîné: les recherches, la rédaction des mémoires, les joutes orales d’entraînement… et finalement, la compétition, au Liban.
Ce fut une expérience d’une intensité incroyable – peu de sommeil, beaucoup de stress, mais aussi un apprentissage immense. Plaider devant des juges, dans une salle comble, avec 200 personnes, des ministres, des médias… c’était à la fois terrifiant et exaltant.
Je me souviens m’être découvert une force que je ne soupçonnais pas: la capacité d’aller au bout d’un défi exigeant, d’affronter le stress et de livrer le meilleur de moi-même. Notre équipe, finaliste et récipiendaire du prix Katia-Boustany au Concours de procès simulé en droit international public Charles-Rousseau, en 2011, a terminé au deuxième rang, et j’ai reçu le prix du meilleur plaideur en finale.
Ce moment m’a profondément marqué. Il m’a prouvé qu’avec de la préparation, du courage et une bonne équipe, on peut dépasser ses propres limites. Et je m’en suis imposé des limites au début de mes études en droit. Je me disais que je ne travaillerais jamais en défense et que je ne serais pas un bon plaideur… Un stage en défense et un concours de plaidoirie plus loin, j’ai compris qu’on ne peut pas être une meilleure version de soi-même si on ne va pas là où on s’interdit d’aller par peur de ne pas être assez bon.
Quel conseil donneriez-vous aux étudiantes et étudiants qui souhaitent suivre vos traces?
Dans votre vie professionnelle, observez, questionnez, et ne prenez jamais un «non» pour acquis: souvent, c’est le point de départ d’une solution.
Il suffit parfois de poser les bonnes questions, de vérifier, de creuser, pour trouver un chemin différent.
Mon parcours est né de cette curiosité-là, de ce refus de m’arrêter à la première porte fermée. Quand on croit à un projet, à une idée, à une cause, il faut apprendre à contourner les obstacles avec rigueur, créativité et respect. C’est souvent là, dans ces détours, qu’on fait les plus belles découvertes.
En droit comme ailleurs, l’audace et la persévérance ouvrent des chemins insoupçonnés – à condition d’oser frapper à la porte, même quand on pense qu’elle est close.