Regards croisés sur les transformations du travail: dans les coulisses de l’AER de Charles Tremblay Potvin
1 octobre 2026
Que se passe-t-il lorsqu’un professeur met momentanément de côté ses cours, ses réunions et ses tâches administratives pour se consacrer pleinement à la recherche? C’est précisément l’espace qu’offre une année d’études et de recherche (AER): une période consacrée à faire avancer des projets, à approfondir une réflexion et, parfois, à aller à la rencontre de celles et ceux qui la nourrissent.
Pendant six mois, le professeur Charles Tremblay Potvin a profité de cette parenthèse dans le rythme habituel de la vie universitaire, un temps qui lui a permis de se consacrer à plusieurs projets, mais aussi d’explorer de nouvelles perspectives de recherche.
Retrouver le temps
Les transformations de la main-d’œuvre nourrissent depuis quelques années ses recherches sur la discrimination en emploi. Sa diversification et le vieillissement de la population active font évoluer les réalités vécues en milieu de travail et, avec elles, les questions d’égalité qui s’y posent.
Alors que son projet consacré à l’analyse des décisions rendues par les juridictions spécialisées en matière de discrimination en emploi arrivait à terme, les questions qu’il soulevait étaient loin d’être épuisées.
Ces enjeux ne sont toutefois pas les seuls à occuper sa réflexion. Ses travaux sur les rapports collectifs de travail l’amènent aussi à s’intéresser aux mécanismes qui structurent les relations entre employeurs, personnes salariées et organisations syndicales, de la négociation collective aux conflits de travail.
Si l’AER offre aux professeures et professeurs les conditions nécessaires pour faire avancer leurs recherches, elle leur redonne surtout une ressource précieuse: du temps.
«L’AER permet un peu de retrouver cette bulle du doctorat où on peut se consacrer pleinement [à la recherche].»
Porter la réflexion au-delà des frontières
Lire, écrire, approfondir une idée, en suivre une autre. Cette façon de travailler occupe une bonne partie de son AER. Mais la recherche se nourrit aussi de la manière dont ces mêmes questions sont abordées ailleurs et des échanges avec celles et ceux qui les étudient.
En février, la réflexion se poursuit à quelques milliers de kilomètres de Québec: au Japon.
Curieux depuis longtemps de découvrir le pays et sa culture, Charles y trouve aussi, comme chercheur, un terrain qui fait écho à ses travaux sur la discrimination en emploi. Le vieillissement marqué de la population et la faible immigration font du Japon un contexte particulièrement intéressant pour approfondir sa réflexion sur les transformations de la main-d’œuvre.
Accueilli par la professeure Eri Kasagi à l’Université de Tokyo, puis par la professeure Hiroyo Tokoro à l’Université de Fukuoka, il présente ses recherches sur la négociation collective, le droit de grève, la discrimination en emploi et l’obligation d’accommodement à différents auditoires universitaires et professionnels. Les échanges qui ponctuent ces trois semaines lui permettent d’enrichir sa compréhension du droit du travail.
Au sein du milieu universitaire japonais, la place accordée au droit comparé retient particulièrement son attention. Plusieurs des personnes qu’il rencontre choisissent d’étudier un système juridique étranger et en apprennent la langue pour mieux le comprendre. Ce regard comparatif dépasse alors la simple mise en parallèle des règles de droit et met en lumière ce qu’elles révèlent des choix de société et des différentes conceptions de la justice sociale.
«Je m’attendais à établir des relations, à faire des contacts, mais ça a été au-delà de mes espérances. […] Je ne m’attendais pas à avoir des retombées aussi immédiates et aussi rapides», explique-t-il.
Le Japon deviendra d’ailleurs l’un des coups de cœur de son AER.
Approfondir les collaborations
Quelques mois plus tard, direction Bordeaux, où des collaborations déjà bien établies prennent un nouvel élan. Son séjour lui permet notamment de travailler de près avec les professeurs Philippe Martin, Loïc Lerouge et Jérôme Porta, du Centre de droit comparé du travail et de la sécurité sociale (COMPTRASEC). Le temps passé sur place contribue à faire évoluer plusieurs projets communs et à poursuivre les discussions autour de la mobilité étudiante entre les deux universités.
À la Bordeaux Summer School, sa réflexion comparative porte sur la négociation collective face aux transformations du monde du travail, comme les changements technologiques et l’intelligence artificielle.
Son passage à Bordeaux ouvre également une porte moins attendue. En participant aux travaux du Laboratoire international et interdisciplinaire associé sur les transitions environnementales, la santé et le travail (LYATEST), Charles découvre une nouvelle façon d’aborder des phénomènes complexes, qu’il souhaite mettre à profit dans ses recherches sur la discrimination systémique.
Quand les rencontres deviennent retombées
Ces mois consacrés à la recherche lui ont permis d’avancer ses travaux sur la discrimination en emploi, le droit à l’égalité et le vieillissement de la main-d’œuvre, donnant lieu à la rédaction de plusieurs articles. Il a également consacré une partie importante de ce temps à la mise à jour de l’ouvrage Le droit de l’emploi au Québec, un chantier d’envergure dont la dernière édition remonte à 2010.
Ces travaux se poursuivront dans le cadre d’un nouveau projet consacré aux tests utilisés dans les processus de sélection du personnel et aux effets discriminatoires qu’ils peuvent avoir sur certains groupes, pour lequel Charles a obtenu une subvention Développement Savoir du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH).
Du côté des rapports collectifs de travail, les échanges amorcés au fil de ses séjours se poursuivront bien au-delà de ceux-ci. En janvier 2027, Charles organisera à l’Université Laval un colloque international d’envergure sur le droit comparé de la négociation collective, réunissant des spécialistes des systèmes juridiques du Canada, des États-Unis, de la France, du Royaume-Uni, de l’Allemagne et du Japon.
Soutenu par une subvention Connexion du CRSH, l’événement permettra d’examiner comment ces différents systèmes évoluent face aux changements technologiques et à l’intelligence artificielle, à la transition climatique et au vieillissement de la population.
Le colloque permettra aussi de poursuivre à Québec certains des échanges amorcés au Japon, puisque le professeur émérite Masahiko Iwamura et la chercheuse Yukie Hihara, de l’Université de Tokyo, prendront part à l’événement.
Les retombées de l’AER dépassent ainsi plusieurs des objectifs que Charles s’était fixés au départ. Avec le recul, il retient toutefois moins la somme des réalisations que les conditions qui lui ont permis de se consacrer pleinement à ses recherches: du temps pour lire, écrire, approfondir ses idées et explorer de nouvelles perspectives.
Lire, rappelle-t-il, c’est déjà entrer en dialogue avec d’autres auteurs. Aller ailleurs, découvrir d’autres univers de recherche et passer du temps avec des collègues donnent toutefois une toute nouvelle dimension à ces échanges.
Une façon, comme il le résume lui-même, de «faire avancer la réflexion par les rencontres».