Portrait du mois de mars: Vladyslav Lanovoy, professeur à la FD

3 mars 2025

Avec le retour au pouvoir de Donald Trump, qui dès les premiers jours de son mandat a multiplié les déclarations à l’emporte-pièce qui contreviennent au droit international, une ère de défis semble s’ouvrir pour les États, les organisations internationales et les juristes spécialistes de cette branche juridique.

«Des médias prétendent parfois que le droit international public est lacunaire, qu’il n’apporte pas de réponse claire aux problèmes. En fait, la réalité est bien différente. Le cadre juridique est bien posé. Où on a failli dans les 20 dernières années, c’est dans le discours diplomatique. Il faudrait retrouver la formule magique pour exprimer pourquoi les États doivent respecter le droit international. Ce n’est pas seulement une question de moralité, c’est dans l’intérêt même des États de le faire», affirme Vladyslav Lanovoy, professeur de droit international public, qui est passionné depuis son adolescence par les relations interculturelles.

Lviv et Lisbonne

Le jeune Vladyslav Lanonoy, né à Lviv en Ukraine, a émigré avec sa famille au Portugal alors qu’il avait 14 ans. «J’étais inscrit dans une école anglaise où il y avait des jeunes de différentes nationalités. La rencontre des cultures m’a séduit, et j’ai alors commencé à envisager une profession qui me permettrait d’approfondir les échanges culturels», se souvient-il.

À l’Université nouvelle de Lisbonne, il opte donc pour un cursus de premier cycle qui réunit science politique, relations internationales et droit. Rapidement, il s’éprend du droit international grâce aux enseignements d’une professeure hors du commun, Paula Escarameia, qui a été conseillère juridique de la Mission du Portugal aux Nations unies et membre de la Commission de droit international. «J’ai eu la chance, remarque-t-il, de faire un stage d’été au centre de la Commission de droit international, à Genève. Cet organe subsidiaire de l'Assemblée générale des Nations unies s'occupe de la codification et du développement progressif du droit international. Je me rappelle, entre autres, avoir assisté à une superbe conférence de madame Rosalyn Higgins, présidente de la Cour internationale de justice. Bref, à Genève, j’ai rencontré plein de sommités, mais à 19 ans à peine, je n’en étais pas toujours conscient.» Cette expérience initiatrice marque profondément Vladyslav Lanovoy et orientera la suite de ses études et de sa carrière.

Paris, Cambridge… et Genève, sa «ville adoptive»

Après ses études de premier cycle, le jeune homme part pour Paris, où il approfondit sa maîtrise du français et décroche un diplôme en relations internationales de Sciences Po, avant d’entreprendre une maîtrise en droit international à l’Institut de hautes études internationales et du développement, à Genève. «Il s’agissait d’un programme extraordinaire, bilingue français-anglais, pendant lequel j’ai passé la première année en Suisse et la seconde aux États-Unis, à l’Université Harvard. Ça m’a permis de découvrir une autre culture juridique», indique Vladyslav Lanovoy.

En plus d’être riches en enseignements, ces années de maîtrise lui ont aussi révélé le sujet qu’il allait éventuellement approfondir. «En 2007, la Cour internationale de justice a rendu un arrêt très important sur un différend qui opposait la Bosnie-Herzégovine et la Serbie. Il concernait le génocide de Srebrenica commis en 1995. J’ai voulu en savoir plus sur le cadre juridique relatif aux différentes formes d’aide et d’assistance au génocide. Comme c’était une problématique encore peu étudiée, mes deux codirecteurs de maîtrise m’ont encouragé à poursuivre au doctorat pour l’explorer », explique-t-il. 

Il contacte donc le professeur Pierre-Marie Dupuy, qui à ce moment quittait l’Institut universitaire européen à Florence pour rejoindre l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève. Proche de la retraite, le professeur, aujourd’hui émérite, refusait de diriger de nouveaux étudiants ou de nouvelles étudiantes, mais le sujet de thèse inédit de Vladyslav Lanovoy l’incite à prendre sous son aile un dernier doctorant.

«Dans ma thèse, j’ai finalement analysé l’évolution du cadre juridique applicable à la responsabilité des États et des organisations internationales lorsqu’ils sont complices d’un génocide, mais aussi de toute autre violation du droit international par un tiers. J’ai notamment étudié 2 projets d’article de la Commission de droit international, soit celui sur la responsabilité des États pour fait internationalement illicite, adopté en 2001, et un autre en cours d’élaboration à cette époque sur la responsabilité des organisations internationales, adopté en 2011. Ça m’a amené à étudier de très près les différentes positions prises par les États lors des travaux de la Commission», révèle le chercheur, qui était aux premières loges pour observer les pourparlers, surtout qu’au même moment il travaillait comme consultant pour les Nations unies.

«Comme consultant, j’ai parfois touché à des questions qui chevauchaient celles de mes propres travaux, ce qui était formidable. C’était une belle manière de concilier mes intérêts de recherche et la résolution pratique de problèmes. Depuis, j’essaie de poursuivre dans cet esprit et de choisir des thématiques de recherche qui peuvent avoir des répercussions réelles dans la pratique», insiste-t-il.

Londres, La Haye et Lille

Vladyslav Lanovoy rédige les derniers chapitres de sa thèse au Royaume-Uni, où il décide d’explorer la pratique du droit avant d’entreprendre une carrière professorale. «Je voulais à tout prix voir un autre côté du droit international, le contentieux. Cette expérience pratique a forgé mon style d’écriture, mes intérêts de recherche et ma façon d’enseigner. Je ne regrette absolument pas d’avoir emprunté ce chemin non linéaire», confie-t-il.

Après deux ans dans un cabinet londonien, l’avocat postule à la Cour internationale de justice, où il devient juriste adjoint pour le juge Mohamed Bennouna. «Cette expérience auprès d’un homme qui a eu une carrière extraordinaire en droit international, notamment comme conseiller juridique de la Mission du Maroc aux Nations unies et comme membre de la Commission de droit international, a été incroyablement stimulante et enrichissante. Toutefois, j’étais aussi conscient que je devais boucler la boucle et entreprendre ma carrière professorale», admet Vladyslav Lanovoy. En parallèle à ce séjour à La Haye, qui aura duré un peu plus de 4 ans, le juriste travaille donc à la publication de sa thèse et devient chargé de cours à l’Université catholique de Lille et à l’Université Queen Mary de Londres. «J’étais constamment en mouvement entre les 3 villes», se rappelle-t-il en riant.

Et finalement Québec

C’est pour des raisons à la fois personnelles – son épouse est canadienne – et professionnelles que Vladyslav Lanovoy se joint au corps professoral de notre faculté en 2021. «J’ai rapidement pu mettre en place une programmation de recherche qui me passionne», indique le professeur qui mène actuellement 3 projets de recherche. Le premier porte sur une théorie des obligations en droit international public, notamment comment les différents acteurs contribuent à une classification de ces obligations. Le deuxième, qui se fait en collaboration avec un ancien collègue de la Cour internationale de justice, s’intéresse aux rapports qui existent entre celle-ci et l'Institut de droit international, une société savante fondée en 1873. «En considérant la Cour permanente de justice internationale, qui a été créée en 1922 et qui est la devancière de la Cour internationale de justice, on voit que, depuis presque un siècle, les deux institutions ont connu plusieurs chevauchements», affirme le professeur. Enfin, le troisième projet est une codirection d’un ouvrage collectif sur les normes d’examen en droit international, telles que la proportionnalité, la bonne foi, la nécessité, l'abus de procédure, etc.

«Ce qui est particulièrement intéressant avec ces 3 projets, c’est que chacun d’eux touche à l’un des 3 domaines au cœur du droit international: d’abord ses sources, puis son développement et la contribution de différents acteurs à son évolution, et finalement le règlement pacifique des différends. Je trouve important, comme chercheur, de couvrir ces 3 domaines et surtout de ne pas me contenter du droit tel qu’il existe déjà, mais de proposer des pistes de solution à des problèmes concrets», soutient le professeur Lanovoy.

«Mon autre mission en tant que professeur, ajoute-t-il, est d’inspirer la nouvelle génération de juristes et de l’outiller afin qu’elle puisse conseiller les États et les organisations internationales dans la lutte pour des causes justes, dans l’intérêt de toute l’humanité.»

Un grand humaniste, érudit et polyglotte

Dans ses temps libres, lorsqu’il ne fait pas de sport – surtout du tennis –, Vladyslav Lanovoy adore lire sur l’histoire de l’art. Cet amateur de l’Égypte ancienne ainsi que des grands maîtres du clair-obscur – Rembrandt et Le Caravage – aime bien, dans ses cours, faire des analogies entre la peinture et le droit international. «Parfois, des étudiants reconnaissent les tableaux et comprennent pourquoi je les leur présente», raconte-t-il en riant. Issu d’une famille de musiciens, il apprécie aussi beaucoup la musique classique. «Malheureusement, je n’ai pas acquis de grandes habiletés dans le domaine, mais, du moins, ça m’a laissé du temps pour apprendre des langues», constate-t-il avec philosophie.

Le professeur Lanovoy parle, en effet, couramment 8 langues: l’ukrainien, le portugais, l’anglais, le français, le russe, l’italien, l’allemand et l’espagnol. «J’ai aussi essayé d’apprendre l’arabe. C’est une langue formidable et j’aimerais bien m’y remettre un jour. J’avais atteint le niveau où, pour progresser, il fallait que j’aille pratiquer la langue sur le terrain, mais j’ai dû faire un choix et mon amour pour le droit international a été le plus fort», confie-t-il.

Selon le chercheur, la maîtrise de plusieurs langues est un avantage non négligeable en droit international public. «Chaque année, dit-il, il y a des travaux d’intérêt majeur qui sont publiés en français, en allemand, en italien et dans d’autres langues. Pourtant, quand on regarde les ouvrages actuellement publiés dans les maisons d’édition les plus réputées, ils sont rédigés en anglais – la lingua franca – et font rarement référence aux travaux publiés dans d’autres langues. C’est important que des professeurs puissent analyser et relier ensemble tous ces travaux pour obtenir un portrait plus juste des visions nationales du tableau international. Il est essentiel aussi de transmettre le savoir dans plusieurs langues pour développer le goût du droit international partout dans le monde.»

«Et surtout, la langue est un facteur important dans la création des amitiés. La plus grande beauté du droit international public, c’est la possibilité de rencontrer de grands esprits qui viennent de partout dans le monde, avec des langues et des cultures différentes. C’est la possibilité aussi d’établir des amitiés et des liens multiculturels forts. Je pense qu’on a perdu un discours qui était plus cosmopolite et la pratique des langues peut relancer l’esprit de cosmopolitisme», conclut Vladyslav Lanovoy sur une note positive.

Certes, sa vision du monde trouve écho chez maints acteurs et actrices du droit international. Souhaitons que tous ces acteurs et actrices réussissent à imposer un cosmopolitisme, juste et respectueux, dans cette ère nouvelle de relations internationales qui s’effritent.