Portrait du mois de juin: Camille Betencourt, doctorante

21 juin 2024

Camille Betencourt est une jeune femme qui se laisse délibérément porter par la vie. Pourquoi tout fixer à l’avance alors qu’il y a tant de possibilités? Depuis une quinzaine d’années, sa citation favorite est d’ailleurs ce vers de René Char: «Comment vivre sans inconnu devant soi?»

C’est sans nul doute cette propension à l’essai et à la découverte qui l’a menée vers le doctorat. En 2020, alors qu’elle terminait son mémoire à l’Université d’Aix-Marseille, elle projetait de s’engager dans une mission de service civique. Elle avait été retenue pour un projet de fondation d’une maison des droits de la personne en Bosnie-Herzégovine. Grosse déception! La mission ne se réalise pas en raison de la pandémie. Pendant quelques semaines, Camille se cherche, doute, se pose beaucoup de questions… Puis, elle se dit: «Pourquoi ne pas faire un doctorat? C’est maintenant ou jamais! Tentons l’expérience!»

Et voilà Camille qui se retrouve à Québec.

Une étudiante friande de découvertes

Native d’une petite ville au nord de Lyon, en pleine campagne bourguignonne, Camille Betencourt commence ses études par une classe préparatoire en lettres et en sciences sociales. Puis, elle s’inscrit à une bilicence en droit et en science politique. «Bref, j’ai étudié dans plusieurs disciplines différentes. Je voulais tout essayer», déclare-t-elle.

C’est durant cette bilicence qu’elle découvre le droit international public. «Ça a été un véritable coup de foudre! Surtout pour les droits de la personne», s’exclame-t-elle. S’ensuivent donc deux années de master en droit international public, la première à Lyon, pendant laquelle elle fréquente pour la première fois l’Université Laval, et la seconde à Aix-en-Provence.

«Grâce à un programme d’échange, j’ai pu venir étudier ici pendant quelques mois. Le cours Droit international des droits économiques, sociaux et culturels donné par Christine Vézina m’a particulièrement marquée. J’ai adoré ce cours, ainsi que l’ambiance générale de l’Université», explique-t-elle.

La discrimination systémique

C’est d’ailleurs ici, à l’Université Laval, que Camille Betencourt s’initie, en partie, aux premiers enjeux du sujet de recherche qui l’occupe aujourd’hui. En effet, pour les fins d’un travail de fin de session, elle s’intéresse à un fait dont elle n’avait jamais entendu parler en France et qui l’a interpellée.

«Comment se fait-il qu’encore aujourd’hui il y ait de la stérilisation forcée de femmes autochtones au Canada? Naïvement, je ne comprenais pas… En commençant mes recherches, j’ai découvert la notion de discrimination systémique», indique-t-elle.

De retour en France, elle écrit un mémoire sur la discrimination systémique et la violence symbolique du droit, en considérant surtout des cas de stérilisation forcée de femmes roms devant la Cour européenne des droits de l’homme. «Ces femmes ont fait valoir une attitude d’intolérance générale envers elles. Elles ont mis en avant des éléments d’ancrage historique et de profilage qui les désavantageaient en société. La Cour a bien reconnu la violation de certains droits, mais elle ne s’est pas attardée sur la discrimination systémique, alors que c’était pourtant l’un des aspects les plus importants des affaires», souligne Camille Betencourt.

Lorsqu’elle décide de se lancer dans un doctorat, l’étudiante pense naturellement à approfondir cette question et opte assez spontanément pour la professeure Christine Vézina comme directrice de thèse.

«Pour ma thèse, je regarde comment la notion de discrimination systémique est traitée par les cours régionales des droits de la personne et certains comités onusiens. La discrimination systémique, quoiqu’elle ne soit pas une notion juridique à la base, est utilisée depuis longtemps devant les tribunaux, mais reste à géométrie variable. Mon objectif est donc de clarifier la notion et de déterminer son incidence dans le raisonnement des juges et sur les réparations. Bref, comprendre comment l’utilisation de la notion de discrimination systémique influence le devenir du principe d’égalité et la portée transformatrice des décisions», résume Camille Betencourt.

Lier recherches et retombées sociales

L’étudiante tient à souligner l’humanité et la générosité de sa directrice de thèse, qui lui offre un grand soutien et l’ouverture d’esprit dont elle a besoin. «Avant tout, j’ai choisi Christine Vézina parce qu’elle m’inspirait confiance. Ensuite, parce que ses approches du droit et ses intérêts de recherche me plaisent. Elle s’intéresse à la culture juridique des droits économiques et sociaux, et réalise des travaux empiriques qui font appel à l’analyse qualitative. Ce sont des façons différentes d’aborder les questions juridiques, parfois tournées vers la sociologie du droit. Ça renoue avec les tout débuts de mon parcours», confie Camille Betencourt.

Sa directrice lui offre également de belles occasions de se développer en tant qu’enseignante, chercheuse et gestionnaire. Le cours Droit international des droits économiques, sociaux et culturels, que Camille Betencourt a suivi lors de son premier passage à l’Université Laval, a été marquant pour d’autres raisons. À son retour ici, Christine Vézina lui a offert d’y être assistante d’enseignement, puis, l’an dernier, elle a été chargée de le donner avec sa collègue Souhila Baba Ahmed. « Bref, j’ai fait le cours 3 fois, déclare en riant Camille Betencourt. Le cours m’a permis de tester différentes formules pédagogiques avec des étudiantes et des étudiants à la maîtrise. Ça a été une expérience très enrichissante », soutient la doctorante.

Engagée dans la Communauté de recherche-action sur les droits économiques et sociaux (COMRADES) depuis les débuts de son doctorat, Camille Betencourt est coordonnatrice du partenariat depuis janvier. «Je m’occupe, entre autres, des communications et de l’organisation des événements. On vient tout juste d’organiser le colloque À  "l’école de l’abandon": droits et bris de droits des élèves HDAA en situation de déscolarisation. C’était une rencontre incroyable. Les échanges étaient fructueux et il y avait une vraie synergie entre les chercheurs, chercheuses et les acteurs de la société civile. Chez COMRADES, le but, c’est de propulser les droits économiques et sociaux à titre de réponse juridique à l’exclusion et de favoriser les retombées réelles sur le terrain, ce que j’apprécie énormément», révèle la jeune chercheuse. Elle a aussi fait, par le passé, des certifications en gestion de projets, à la suite de différents engagements communautaires. «J’aime toucher à tout, répète-t-elle, alors accomplir les tâches polyvalentes associées à la gestion de projets, c’est vraiment stimulant!»

De la poésie et des jeux

Camille Betencourt, vous l’aurez compris, adore la diversité dans son quotidien. Depuis qu’elle est toute petite, elle aime se promener dans les bois et observer les oiseaux. Elle apprécie donc les grands espaces et la nature du Québec et profite de son séjour ici pour partir le plus souvent possible en randonnée avec ses jumelles.

Dans ses temps libres, pour aérer son esprit et alléger le quotidien, elle aime aussi jouer à des jeux de société, des jeux de rôle… et des jeux vidéo. «Les jeux vidéo, c’est vraiment mon péché mignon», avoue-t-elle. «J’ai vraiment besoin de jeux pour contrebalancer l’aspect formel du droit. De toute façon, il faut jouer dans la vie», lance-t-elle avec bonne humeur.

La poésie occupe également une belle place dans ses champs d’intérêt. «Je suis choyée, dit-elle. Il y a beaucoup de poètes et de poétesses au Québec, et la scène poétique est vraiment très animée ici.» Et puis la poésie est une si belle façon de s’évader… et d’envisager sereinement l’inconnu à la manière de René Char. «Je n’ai pas de plan d’avenir. J’aime l’inconnu. Je suis consciente que c’est une phrase de privilégiée. C’est quand même un privilège incroyable de pouvoir être sereine avec l’incertitude. Actuellement, je profite de la chance de faire une thèse et de travailler sur ce que j’ai envie d’approfondir. C’est une belle liberté! Après, on verra…», conclut-elle avant d’admettre qu’elle construit, tout de même, des projets à court terme.

Ainsi, la semaine prochaine, ne la cherchez pas. Elle sera dans sa Bourgogne natale, à redécouvrir son territoire à dos de cheval.