L’humain au coeur du parcours: portrait de Marie-Pier Jolicoeur, doctorante
1 décembre 2025
L’engagement et la curiosité ont toujours fait partie de la vie de Marie-Pier Jolicoeur, doctorante à la Faculté de droit. Depuis son plus jeune âge, elle aime comprendre, organiser, rassembler. «Je me rappelle, en 4e année déjà, on avait mis sur pied un petit comité de classe avec trois de mes amies.» Le ton était donné.
Au Cégep de Sainte-Foy, elle poursuit un double DEC en sciences humaines et en musique, un équilibre entre son intérêt profond pour l’humain et sa fibre artistique. Fille d’une mère musicienne et directrice de chorale, Marie-Pier joue du violoncelle, mais elle sait déjà que la musique restera un loisir. Ce qu’elle cherche, c’est une voie qui lui permettra de comprendre le monde et d’y contribuer.
Le droit ne s’est pas imposé comme une vocation prédestinée, mais plutôt comme une occasion de comprendre le monde, qui a tranquillement pris forme dans son esprit. «Je suis vraiment contente d’avoir choisi de faire des études en droit, parce que ça permet d’avoir une belle compréhension de la société.»
Pendant son baccalauréat, elle choisit de s’impliquer avec le Bureau d’information juridique, Avocats sans frontières et le Centre de soutien aux étudiants. Ces expériences l’ancrent dans une pratique du droit tournée vers le social, le concret et l’humain. Ses stages étudiants à la magistrature et en cabinet lui donnent l’occasion de consolider ses connaissances, mais lui confirment toutefois que la profession d’avocate n’est pas pour elle.
Marie-Pier décide donc de se lancer dans une maîtrise en droits fondamentaux – une période de transition, qui la poussera à réfléchir à son avenir. En parallèle, elle explore le monde professionnel grâce à un emploi comme chargée de projets en droit, mais s’aperçoit qu’elle cherche autre chose: «J’aimais la gestion de projets, mais l’aspect intellectuel me manquait.» C’est à ce moment qu’elle prend conscience de ce qu’elle souhaite réellement pour son avenir: creuser des questions, réfléchir en profondeur, construire du sens.
Le doctorat s’est ainsi naturellement dessiné pour la suite de son parcours.
Quand la recherche part du réel
Comment Marie-Pier a-t-elle eu l’idée de son sujet de thèse? En partie en discutant avec sa sœur, qui est ergothérapeute. Celle-ci lui parle souvent des enfants qu’elle suit dans sa pratique, qui vivent parfois avec des retards de langage ou des difficultés de développement. Au fil du temps, Marie-Pier s’aperçoit qu’une constance revient souvent: la présence accrue des écrans.
Ce constat la frappe. «Je me rappelle être allée dans le bureau du professeur Louis-Philippe Lampron, qui était mon directeur de maîtrise. J’avais découpé des articles du Devoir, qui parlaient des effets des écrans sur les cerveaux des enfants.» Là, une question prend racine: et si ces enjeux de société avaient aussi une dimension juridique?
Elle amorce ainsi un doctorat en droit, consacré à l’encadrement juridique de l’usage des écrans dans la vie des jeunes enfants. Elle a la chance d’être accompagnée par une codirection de recherche: le professeur Pierre-Luc Déziel (Université Laval), qui s’intéresse au droit des nouvelles technologies, et la professeure Mona Paré (Université d’Ottawa), spécialisée en droit de l’enfance.
À l’époque, peu de recherches juridiques existaient sur ce sujet: «Quand j’ai commencé, c’était beaucoup étudié sous l’angle des communications, de l’éducation ou de la pédiatrie.» Aujourd’hui, avec le développement des nouvelles technologies, il n’y a plus de doute: les enjeux juridiques sont devenus une part importante des questions entourant la place du numérique dans la vie des personnes mineures, ces questions étant souvent observées d’une loupe interdisciplinaire.
Son approche, à la fois rigoureuse et ouverte, combine le droit à la psychologie, à l’éducation et à la sociologie. «Dans le cadre de mes recherches, j’utilise des méthodes empiriques, ce qui reste encore peu fréquent dans les facultés de droit, bien que ça se voit de plus en plus», explique Marie-Pier. Pour s’y former, elle suit des séminaires, crée des ponts avec différentes disciplines, participe à des écoles d’été et suit des cours du certificat en psychologie du développement. Elle s’intéresse aux méthodes qualitatives, aux normes sociales, aux politiques de terrain. Par exemple, comment les garderies encadrent-elles les écrans? Ont-elles des politiques ou des règlements? Quels repères donne-t-on aux parents?
Pour Marie-Pier, le droit n’est pas une tour d’ivoire: c’est un outil de transformation sociale. «Enseigner le droit à une époque où les droits de la personne sont fragilisés, je trouve ça important. Dans l’une de mes charges de cours, j’enseigne la Convention sur les droits des enfants. Avec le chaos qui règne dans l’actualité, je me dis souvent que, juste de rappeler que les droits ne sont pas des opinions, c’est déjà utile.»
La doctorante a la conviction que ses recherches pourront s’inscrire dans un cadre plus grand qu’universitaire, notamment par la diffusion de ses connaissances et par la création de partenariats avec des acteurs externes. Elle vise une approche préventive de cet enjeu où, à l’heure actuelle, les spécialistes de la santé ramassent parfois les pots cassés. Les projets pédagogiques qu’elle met en place dans ses cours le témoignent, comme ces visites dans des écoles pour vulgariser les droits des enfants. «Je pense que, dans le monde de la recherche et de la politique, on est utiles aux étapes d'avant, en amont de la manifestation d’un problème de santé. On peut prévenir avant que la médecine ne doive guérir. C’est comme ça que je le vois.»
S’ouvrir au monde pour enrichir ses perspectives
Si la recherche doctorale demande du calme et de la discipline, elle se nourrit aussi de rencontres et de partages. Durant son parcours, Marie-Pier a eu la chance de participer à plusieurs projets juridiques, sociaux et universitaires – parmi eux, la réalisation d’un court séjour à l’Université Stellenbosch, en Afrique du Sud, dans le cadre d’un colloque sur les droits des enfants et le numérique.
La doctorante a présenté les résultats préliminaires de sa thèse aux dizaines de chercheuses et de chercheurs présents pour l’occasion. Ces échanges lui ont rappelé que, partout dans le monde, d’autres personnes partagent les mêmes questionnements qu’elle.
Son séjour a aussi été un moment d’apprentissage personnel: la langue, l’adaptation, la distance... «Cognitivement, quand ce n’est pas ta langue maternelle, ça demande plus! J’ai beaucoup de respect pour mes collègues qui rédigent leur thèse dans une seconde langue.»
Ces expériences l’aident à nourrir son sentiment de communauté et à donner un nouveau souffle à son parcours doctoral: «Certains diront que ça allonge un peu le doctorat de saisir ce type d’opportunité, mais ça l’enrichit tellement aussi.» À Washington, lors d’un autre congrès, c’est en partageant un repas qu’elle découvre le cadre théorique de son projet de recherche. «En discutant avec une participante, elle m’a montré un article d’une prof du Royaume-Uni présentant un modèle théorique. J’ai eu le déclic: c’était ça que ça me prenait pour ma thèse! Sans cette rencontre, je n’aurais peut-être pas eu cette révélation, qui est devenue assez déterminante pour des aspects méthodologiques de ma thèse.»
Ces moments de partage rappellent à Marie-Pier pourquoi elle fait de la recherche: pour le dialogue, pour la communauté et pour ce sentiment que la réflexion, lorsqu’elle circule, fait avancer le monde.
Rédiger ensemble pour mieux avancer
Pendant la pandémie, cette doctorante aux 1001 projets découvre une nouvelle façon de faire vivre la recherche: les retraites de rédaction collective. Le concept, inspiré de l’organisme Thèsez-vous, allie travail intellectuel, entraide et bien-être. Elle commence par y participer, pour ensuite lancer le projet ici, à la Faculté, en collaboration avec l’Association étudiante des cycles supérieurs en droit de l'Université Laval (AECSDUL) et le Bureau d’accueil, d’intégration et de soutien à la réussite.
«J’ai commencé mon doctorat en pleine pandémie, dans une période où tout le monde allait au front, où tout le monde était mobilisé, entre autres par la santé mentale des étudiantes et des étudiants. Le projet des retraites m’a permis de me mettre en action, à ma façon, et de sentir que j’apportais une aide concrète, que je répondais à un besoin précis de ma communauté.»
Pour Marie-Pier, ces retraites incarnent un idéal de communauté et de solidarité – un antidote à l’isolement souvent vécu aux cycles supérieurs. L’horaire de la journée est soigneusement réfléchi pour faire vivre une expérience enrichissante aux étudiantes et étudiants: un temps d’accueil, des blocs de concentration basés sur la méthode Pomodoro (50 minutes de travail, 10 minutes de pause), du yoga sur chaise, des repas sains et un partage collectif à la fin de la journée. «Les retraites, ce n’est pas juste pour socialiser. C’est vraiment une vision du monde universitaire.»
Cette approche s’appuie autant sur l’humain que sur la science. Marie-Pier cite la théorie des neurones miroirs: se concentrer ensemble crée une pression saine, un climat de travail collectif. «Cette approche concrétise aussi plusieurs connaissances scientifiques sur les conditions idéales de l’attention profonde et sur le concept du deep work». C’est aussi un projet de santé et de bien-être au travail, qui promeut de saines habitudes d’études et qui apprend aux participantes et participants à travailler autrement, à prendre des pauses qui peuvent contribuer à lutter contre la sédentarité, la fatigue visuelle et l’hyperconnectivité. «La rédaction aux cycles supérieurs, ça passe aussi par le corps!»
Mais surtout, ces retraites répondent à un besoin profond: celui de donner du sens au parcours doctoral. «Souvent, quand on a des remises en question, on cherche le sens de ce qu’on fait. Les retraites, ça contribue à ce sens-là. Ça légitime la rédaction et l’expérience du doctorat.»
Quant à l’équilibre, elle en parle avec sagesse et lucidité: «Pour moi, l’équilibre, c’est avoir une vie de laquelle on ne s’épuise pas.» Son secret? Une activité physique régulière – en tant que membre d’un club de course et adepte de yoga – et de saines habitudes de vie qui passent par la reconnaissance de ses besoins et de ses limites.
Regards vers la suite
Aujourd’hui, Marie-Pier est en pleine rédaction de thèse. Elle aborde la fin de son parcours avec une vision pragmatique et confiante. Oui, la carrière professorale l’intéresse, c’est certain. Mais elle préfère se concentrer sur sa thèse et son éventuelle soutenance pour l’instant.
«Je pense que, parfois, on commence le doctorat en voulant devenir prof et certains le voient comme un passage obligé. Un conseil que j’aimerais donner, c’est que le doctorat, c’est une expérience professionnelle en soi.» Pour elle, ses années d’études ne sont pas qu’un couloir nécessaire vers l’avenir, mais aussi une aventure complète pour apprendre, créer, s’engager, transmettre.
Vivre pleinement le présent, pour Marie-Pier Jolicoeur, c’est aussi croire que chaque rencontre, chaque projet, chaque retraite, chaque colloque participe à ce que le doctorat a de plus précieux: sa dimension humaine.
Parce qu’au fond, dit-elle avec un sourire: «Il faut faire confiance à la vie pour la suite.»