Entre protection, souveraineté et territoires: le parcours de Nicolas Kempf, chercheur postdoctoral

3 mars 2026

Protéger le Grand Nord est aujourd’hui une ambition largement partagée dans les discours juridiques et politiques dominants. Mais que recouvre réellement cette protection? Chercheur postdoctoral à la Faculté de droit de l’Université Laval, Nicolas Kempf consacre ses recherches au dernier refuge de glace, ou Last Ice Area, une zone de glace pluriannuelle de l’océan Arctique souvent présentée comme un espace à préserver. Mobilisant une approche critique, Nicolas s’attarde aux cadres juridiques internationaux comme à ceux mis en place par l’État canadien, afin d’en interroger la cohérence et la portée réelle, notamment au regard des engagements pris envers les peuples autochtones et des usages concrets des territoires nordiques.

Un parcours façonné par la curiosité

Originaire d’un petit village d’Alsace, près de la frontière allemande, Nicolas grandit dans un environnement où l’ouverture sur le monde est bien présente. S’il n’envisage pas immédiatement une carrière en droit, il s’engage d’abord dans des études en commerce, attiré par leur dimension internationale. L’expérience se révèle toutefois peu alignée avec ses valeurs.

C’est lors d’un cours de droit des entreprises que s’opère le véritable tournant. Nicolas y découvre, presque par hasard, un terrain intellectuel qui le stimule enfin. Un de ses professeurs, Nicolas Eréséo, perçoit rapidement cet intérêt et l’encourage à envisager des études juridiques. «C’était la première fois que je me sentais réellement interpellé par ce que j’apprenais», confie-t-il. Cette recommandation le mène à la Faculté de droit, de sciences politiques et de gestion de l’Université de Strasbourg, où il entreprend une licence en droit.

Un échange universitaire en Irlande, à Cork, marquera ensuite un tournant décisif. Ville portuaire ouverte sur l’Atlantique, Cork devient le lieu d’une première rencontre marquante avec le droit de la mer. «C’est là que le déclic s’est vraiment fait. Les enjeux juridiques liés aux océans, aux territoires maritimes, à la souveraineté ont été déterminants pour la suite de mon parcours.»

Se spécialiser pour mieux comprendre

De retour en France, Nicolas poursuit un master en droit international à Strasbourg, avant de choisir, pour son master 2, l’Université de Nantes, reconnue pour son centre de recherche en droit de la mer. Il y découvre un espace de réflexion particulièrement fécond pour penser les rapports entre États, ressources et environnement.

Nicolas consacre son mémoire à certaines îles disputées situées en mer de Chine orientale, et aux liens qui unissent enjeux maritimes et souveraineté. Cette première recherche d’envergure lui fait découvrir le plaisir d’approfondir un sujet sur la durée, d’en questionner les évidences et d’en faire apparaître les angles morts.

L’année suivante, il s’installe à Paris pour effectuer un stage au ministère de la Défense, au sein du bureau Droit et la mer et des opérations aéronavales. Cette expérience fait émerger un constat clair: l’application rapide et instrumentale du droit le laisse sur sa faim.
«J’avais l’impression de survoler les enjeux, de produire des analyses très rapides, sans pouvoir réellement approfondir.» L’idée de poursuivre ses études au doctorat commence alors à prendre forme.

Le Québec comme terrain intellectuel fertile

Pour son doctorat, Nicolas choisit le Québec, attiré par un milieu où le droit de la mer et le droit international font l’objet de réflexions approfondies et reconnues. Il entreprend une thèse à l’Université de Montréal, sous la direction de la professeure Suzanne Lalonde, spécialiste du droit de la mer, tout en s’inscrivant dans un environnement académique marqué également par les travaux de la professeure Kristin Bartenstein, à l’Université Laval, autre figure de référence dans ce champ d’expertise.

Sa thèse porte sur le contrôle des ressources minérales des fonds marins de l’océan Austral et l’instrumentalisation à cette fin d’outils de protection de l’environnement, un sujet exigeant, qu’il aborde à travers une analyse critique des pratiques juridiques internationales.

Ce parcours doctoral, long et dense, s’accompagne d’une transformation intellectuelle profonde. Formé dans un système juridique très normé, Nicolas découvre progressivement la pluralité des façons de penser le droit. Cette ouverture ne se fait pas sans heurts. «J’ai réalisé que le droit, loin d’être un ensemble de règles à appliquer, peut être questionné, analysé, repensé, que toute analyse est nécessairement située, et qu’il est possible, et probablement souhaitable, d’aligner analyse juridique et convictions politiques.»

Au fil des années, son approche s’affine et gagne en profondeur. Nicolas adopte une posture de plus en plus critique, attentive aux angles morts du droit et aux rapports de pouvoir qu’il contribue à reproduire. Un déplacement intellectuel exigeant: «Repenser ses propres cadres d’analyse demande du temps, une remise en question permanente et une grande capacité d’introspection.» 

Enseigner autrement

Parallèlement à ses recherches, il adapte progressivement ses charges de cours et ses méthodes pédagogiques pour favoriser l’échange et l’interrelation avec les étudiantes et étudiants. Pour lui, enseigner le droit ne consiste pas seulement à exposer des règles, mais à créer un espace où l’on peut poser des questions, confronter des points de vue et développer une pensée critique. 
«J’ai besoin que le cours soit un lieu vivant. Un lieu où les étudiantes et étudiants se sentent légitimes de réfléchir, de douter, de discuter. C’est souvent là que les choses deviennent vraiment intéressantes.»

Un stage postdoctoral au cœur de l’Arctique

Aujourd’hui chercheur postdoctoral à l’Université Laval, sous la direction de la professeure Kristin Bartenstein, Nicolas s’intéresse au dernier refuge de glace, ou Last Ice Area (LIA), une zone de glace pluriannuelle située au nord du Groenland et de l’archipel arctique canadien. Souvent présentée dans les discours politiques et environnementaux comme un refuge ultime face aux changements climatiques, cette région est aussi le théâtre de fortes tensions politiques, juridiques et environnementales, réelles ou fantasmées.

Son projet vise à analyser la protection juridique de cette zone : comprendre pourquoi elle a été protégée, quel est le contenu de cette protection, et quels en sont les angles morts. Il s’intéresse notamment aux exemptions prévues, aux incohérences du cadre normatif et à la place accordée aux droits des peuples autochtones.

Le projet se déploie dans un contexte interdisciplinaire, ce qui rend la démarche stimulante, mais exigeante. «Travailler à la croisée des disciplines demande beaucoup d’humilité. Il faut accepter de ne pas être expert de tout, d’apprendre constamment et de rester attentif à ses propres biais.»

Penser le droit différemment

Si ses recherches abordent des enjeux hautement politiques (protection de l’environnement du Grand Nord canadien, souveraineté, exploitation des ressources), Nicolas adopte une posture analytique assumée. Son travail ne vise pas à produire ou reproduire des prises de position immédiates, mais à questionner les mécanismes juridiques en place et les effets concrets qu’ils génèrent.

Parallèlement à ses études, Nicolas conserve un certain équilibre grâce aux activités physiques, qui occupent une place importante dans son quotidien: «Si je reste trop longtemps derrière un écran, je sens que mon esprit se bloque. Bouger me permet d’avoir les idées plus claires.»

Sa vie sociale et ses engagements communautaires nourrissent également cet équilibre, dans un milieu de vie qu’il décrit comme accueillant et stimulant, malgré les incertitudes que peut soulever le contexte politique actuel pour les étudiantes et étudiants internationaux.

Accueillir la complexité des études aux cycles supérieurs

S’il devait s’adresser à une personne hésitant à se lancer dans un doctorat ou un stage postdoctoral, Nicolas choisirait la nuance plutôt que les promesses. Le parcours est exigeant, long, précaire, mais profondément transformateur. «C’est probablement la seule période où l’on peut se consacrer aussi intensément à une recherche, prendre le temps de penser, de douter, de questionner, et de transformer sa façon de voir le monde.»

Entre rigueur intellectuelle, sens du dialogue et attention portée aux nuances, Nicolas Kempf incarne une recherche qui ne cherche ni l’éclat ni la certitude, mais la justesse. Une recherche consciente de ses angles morts, convaincue que comprendre le droit, c’est aussi accepter d’en interroger les silences et de laisser la complexité faire son œuvre.

La Faculté de droit remercie chaleureusement Nicolas Kempf d’avoir accepté de partager son parcours avec autant de générosité!